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Synthèse des IIIe Assises internationales du catéchuménat

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Le vendredi 25 juillet, M. Joël Molinario (ISPC), a prononcé la synthèse du Congrès de Santiago 2014. Nous reproduisons ci-dessous l'intégralité de ses propos.

"Chers amis, mon intervention est une relecture du congrès très personnelle qui ne prétend nullement résumer ni redire les conférences entendues. Je vais simplement reprendre dans un premier temps la problématique du catéchuménat telle que je la comprends maintenant après notre semaine de congrès, puis je dégagerai trois points de discussion que je voudrais mettre en valeur : le rapport aux sciences humaines, la famille et l’anthropologie.

1. Dans notre congrès a circulé une double interprétation du modèle catéchuménal. Deux manières bien résumées par une conférence : le catéchuménat est soit d’abord une inspiration nouvelle pastorale, en ce cas le catéchuménat est plus appréhendé comme une métaphore pour penser un nouveau dynamisme missionnaire de la pastorale et de la catéchèse, soit le catéchuménat est abordé à partir du RICA comme itinéraire ritualisé de conversion et d’apprentissage de la vie chrétienne dans la dimension d’initiation chrétienne. La première est plus sud américaine, la seconde plus  européenne et québécoise. Comme si la forte sécularisation des sociétés européennes et canadienne avait contraint les Eglises à prendre en compte une proposition de foi plus structurée liturgiquement et ecclésialement, le catéchuménat se développant d’autant plus que l’Eglise et la foi sont en crises. Avec ces modèles nous percevons 2 types de théologies, deux paradigmes catéchétiques différents. Cette double interprétation qui peut donner lieu à un conflit des interprétations peut peut-être devenir extrêmement féconde par le débat qu’elle suscite.

 

Le catéchuménat ne résout pas tout, car il est le symptôme d’une évolution d’époque et pose donc de nouveaux problèmes. La problématique principale me semble être celle-ci :

« Peut-on réinstaurer de l’initiation dans une société qui n’est plus initiatique et qui veut même s’en détacher ? » Je développe.

La modernité, la rationalité critique, l’individualisme… se défont des initiations qui sont de l’ordre de l’appartenance, de la communauté, de la tradition et de l’autorité. On valorise aujourd’hui la positivité de l’autonomie du sujet, du détachement des institutions et des autorités de tutelle…Or, par essence l’initiation est un processus qui n’est pas moderne puisqu’il réinstaure de la différence, de l’autorité de l’appartenance. Donc, la restauration/instauration du catéchuménat est au défi du malaise de la modernité (malaise dans lequel se tient notre époque post-moderne)  donc parlait Charles Taylor. La modernité est arrivée au bout du développement de sa logique d’autonomie du sujet, à tel point que celui-ci n’est plus capable de solidarité, d’appartenance sociale et d’engagement politique. Le XVIè a vu naître le sujet s’affranchissant de l’appartenance communautaire, on peut penser légitimement que le christianisme a contribué à construire un sujet moderne dans l’appartenance. Aujourd’hui le sujet est l’institué de nos sociétés mais on ne sait plus bien faire du communautaire et on ne sait plus ce que c’est qu’appartenir et être solidaire.

En fait la restauration du catéchuménat est un révélateur pour l’Eglise, lui montrant qu’elle sort définitivement d’un monde où être américain du sud cela voulait dire être chrétien de naissance, idem, Italie, l’Espagne, , le Canada, la France…Signe que nous sommes entrés dans un christianisme de conversion où les identités ne sont pas données mais elles se construisent. D’où le modèle de l’itinéraire catéchuménal ou le procès/ processus catéchuménal expression si souvent employée qui dit bien que l’identité chrétienne n’est pas acquise mais elle se construit sur une voie, un cheminement qui en réalité ne se termine pas comme nous le rappelle la démarche mystagogique, structurante pédagogiquement et théologiquement pour le catéchuménat et l’Eucharistie, sacrement réitérable qui termine les sacrements de l’initiation mais qui dit exactement le contraire ; l’initiation sacramentelle ne se termine pas.

Autant en Amérique qu’en Europe et en Afrique d’une manière particulière, l’initiation chrétienne comme modèle ressource doit répondre à une société et une culture qui a rejeté l’initiation comme un système d’assujettissement.  Unanimement notre congrès a remarqué la volonté d’autonomie du sujet, allant jusqu’au narcissisme exagéré ! C’est dire que à la fois nos contemporains et nous-mêmes avons rejeté la culture traditionnelle héritée et hiérarchique mais aussi que nous ne sommes plus en modernité qui elle avait foi en la rationalité scientifique et à des idéologies qui faisaient autorité or, (on voit comment la théologie de la libération informe beaucoup moins les pratiques ecclésiales ici) sciences et idéaux sont contestées par l’hyper individualisme autant que les systèmes autoritaires  traditionnels d’appartenance.

Ce qui veut dire que le changement d’époque est tel que le diagnostique de GS n’opère plus aujourd’hui dans bons nombre de pays. Le changement profond dont parlait le Concile c’est ce que la modernité judéo-chrétienne  avait effectué dans nos sociétés contestant un ordre traditionnel et hiérarchique avec la lourdeur cléricale si souvent évoquée qui était peu capable de prendre en compte et de reconnaitre le sujet dans son développement personnel ni son humanisme de valeur. Or, il semble qu’on risque de perdre notre humanité dit un conférencier. Il y a une vraie tâche devant nous, réinterpréter GS  en prenant en compte un double changement d’époque. Celui de la modernité, celui de la post-modernité. J’y reviendrai quand il s’agira de parler d’humanisme.

Ce que je veux dire c’est que le modèle catéchuménal n’est pas une réponse évidente aux défis des sociétés post-modernes dans ce changement accéléré d’époque. Je vous rappelle ce que dit Lumen fidei que le catéchuménat s’inscrit dans le dynamisme de transformation d’une Eglise qui existe pour évangéliser et être évangélisée elle-même. Chemin de transformation de toute l’existence : mais alors comment le RICA fait-il cela ? En réinstituant du rite, des étapes nécessaires, de la communauté, l’entrée dans un langage verbal et symbolique étrange…Il faut bien prendre conscience que le catéchuménat est une proposition paradoxale pour une culture post-moderne car il réintroduit de la tradition. Ce qui explique une tendance à métaphoriser le catéchuménat sans prendre en compte la structure liturgique, communautaire et engageante du RICA. Donc le catéchuménat n’est pas un processus d’adaptation à la culture mais une proposition de foi originale dans une société plurielle.

2. Après avoir repris  la problématique, je vais souligner trois points qui me sont apparus, parmi bien d’autres que je laisserais tomber. (Je ne vais pas refaire une conférence !)

-         Une problématique épistémologique et théologique. Il n’est pas de penser un renouveau de l’évangélisation parce que l’époque change sans prendre appui sur les sciences humaines. L’une d’elle qui a été très présente dans notre congrès c’est la sociologie. Ce qui apparait clairement dans le langage et la manière de traiter ses arguments et ses conclusions c’est que la sociologie pourrait bien avoir tendance à se positionner comme une nouvelle théologie, Nouvelle science reine.  Non pas dans ses diagnostics et ses descriptions tout à fait éclairants… Je m’explique. La théologie dans nos sociétés occidentales et en Amérique du sud fut longtemps une science reine qui imposait ses cadres normatifs aux autres qui ne devaient qu’être auxiliaires quand elles avaient le droit d’exister. La théologie a du faire face dans la période moderne au développement de l’autonomie scientifique des disciplines non théologiques qui ont progressivement imposé leurs cadres épistémologiques. Mais le renversement est tel qu’il semble que la sociologie connait les solutions pour l’Eglise et la foi à tel point que parfois la foi de l’Eglise paraît parfaitement secondaire et la théologie parfaitement à la remorque d’une science qui a imposé ses cadres de références : le lieu commun d’une époque. Du coup on a inversé les rôles, mais au fond on n’est pas plus avancé. Ce que les théologiens et l’Eglise demandent aux sciences humaines c’est de ramener la pensée de l’Eglise au réel, de l’empêcher de délirer.  Si les sciences humaines doivent impérativement jouer la critique sociale, psychologique et pédagogique envers les pratiques ecclésiales, ces sciences doivent aussi rendre compte de leurs présupposés philosophiques et idéologiques. Sinon la théologie pourrait n’être qu’une nouvelle science de l’application d’une science sociologique qui impose son évangile sans discussion. C’est dire que les sciences critiques ont besoin d’une instance critique : la critique de la critique. Sinon elles-mêmes risquent de se prendre pour les reines des sciences. Toute science porte avec elle son évangile. Quand on affirme qu’il faut passer d’une Eglise hiérarchique à une Eglise fonctionnelle, on n’est plus dans le cadre d’un diagnostic scientifique mais d’une option idéologique, ceci dit tout à fait respectable. C’est dire aussi qu’un diagnostic doit être pluridisciplinaire. L’action évangélisatrice suppose ce diagnostic et le pasteur y participe aussi.

-         La famille : c’est un thème un peu inattendu pour moi, mais je dois dire mon heureuse surprise. Repenser la vie de foi des familles à l’aide du modèle catéchuménal est très certainement une source de renouvellement  de la théologie de la famille. Nous savions que c’était un thème fort en Afrique qui en a fait un véritable principe ecclésiologique et catéchétique, mais nous l’avons vu au Chili ici comme une pratique  innovante et même en Angleterre avec une vraie proposition pastorale appuyée sur le RICA. Par le modèle catéchuménal on observe un renouveau de la théologie de l’Eglise domestique qui montre concrètement comment la notion de modèle inspirateur peut être vraiment féconde pour l’ensemble des pratiques ecclésiales. Un aspect nouveau c’est de pouvoir penser la famille pas seulement comme une situation, un état de choses à préserver, mais une histoire un cheminement à accompagner. C’est une proposition féconde parce que l’on sait que le modèle de l’Eglise famille est ambigüe, qu’il peut être un lieu de rétractation sur un cocon protégé du dehors ou alors un modèle idéal sans prise sur la réalité concrètes des familles d’aujourd’hui. L’interpellation de la pastorale familiale par le modèle catéchuménal montre que celui-ci est une vraie ressource pour vivre et construire une identité chrétienne.

-         Enfin, je voudrais terminer par une notion qui est revenue tout au long du congrès : celle d’humanisme ou d’humain d’homme...d’humanité. Nous avons entendu à la fois la nécessité de catéchèses plus humaines, de retrouver l’humanité en chacun, mais aussi que l’humanité risque de se perdre et semble fragile. Cela nous fait revenir à GS qui a promu les valeurs humaines présentes dans nos sociétés. Rien de ce qui peut être humain n’est étranger à l’Evangile et à la vie de l’Eglise. Mais qu’est ce qu’être humain ? En effet,  cet humanisme dont parle GS est le résultat d’une imprégnation culturelle chrétienne de la société moderne.  Même l’humanisme athée est le résultat de l’humanisme chrétien, qui a plongé ses racines dans l’antiquité gréco latine et a repris vigueur à la Renaissance avec les humanistes. Nous voyons bien comment avec un principe emprunté à Karl Rahner notre pastorale voit  l’homme fondamental comme pré-chrétien. Mais il semble que l’homme d’aujourd’hui ressemble de moins en moins à celui dont parlait Rahner. Le présupposé humaniste est à revisiter. C’est dire que nous avons une nouvelle tâche c’est de nous demander non seulement comment rejoindre l’humain dans tout homme, mais surtout de nous dire quelle humanité construit l’Evangile ? Si comme le disaient les évêques du Québec Jésus-Christ est chemin d’humanisation, cela veut dire que le modèle catéchuménal est aussi un modèle qui façonne une humanité, mais peut-être que cette humanité devient singulière dans notre monde, une humanité construite dans l’Evangile comme une manière d’être homme ou femme qui entre dans la pluralité des sagesses et des religions du monde actuel. Il n’y a plus d’évidence de l’humanisme. Quelles sont alors les ressources humanisantes de la démarche catéchuménale ? L’humain est fragile, il n’est plus seulement à rejoindre il est à construire. L’humanité fait partie donc de la proposition catéchuménale pour vivre bien comme chrétien. Car comme le disait le cardinal de Lubac, christianiser c’est aussi humaniser. L’un ne vient pas après l’autre. L’évangélisation nouvelle que réalise le catéchuménat est une tentative pour répondre à la question : comment vivre comme être humain pleinement chrétien dans ce monde fondamentalement pluriel et saturé de sens.

Ainsi, il semble que notre double interprétation du modèle catéchuménal peut se rejoindre sur les tâches à accomplir, construire des identités et proposer une humanité à vivre selon l’Evangile de JC. J’attends avec impatience le moment où ces deux interprétations vont se croiser.

Je vous remercie de votre attention."