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L'initiation chrétienne dans un changement d'époque

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Le catéchuménat des adultes en France

Le 22 Juillet 2014 à 11h45, Philippe Marxer s.j., membre du Service national de la catéchèse et du catéchuménat en France (SNCC), a prononcé dans le cadre des Assises internationales du catéchuménat à Santiago, une conférence fort appréciée que nous reproduisons intégralement, avec son aimable autorisation.

« Croire, au milieu de notre monde fragilisé peut-être plus par l’indifférence que par l’athéisme, demeure un défi ». Ce constat que faisait le Père Antoine Delzant (1935-2013) il y a 7 ans environ reste d’actualité. « Par le mot défi, ajoutait-il, je comprends un combat et un débat. Le combat n’est pas la volonté de faire prévaloir ses propres choix sur ceux des autres. Quand on est vraiment partie prenante de la société […] il y a un combat à mener avec soi-même. En effet, on est vite submergé par tous les intérêts que notre société propose, en grand danger de considérer tout ce qui relève des engagements religieux comme de moindre importance et de moindre efficacité. Il y a aussi un débat qu’on est conduit à mener, soit avec soi-même, soit avec des partenaires. Ce débat porte […] sur l’importance, pour toute une vie, de l’acte de croire ».

Ces quelques lignes, tirées d’un entretien avec le Journal La Croix[1], brossent le paysage de la société occidentale sur lequel vient à poser la question qui occupe ces Assises Internationales du Catéchuménat : L’initiation chrétienne dans un changement d’époque. Est-il possible de devenir chrétien dans un monde si fragilisé par le changement –pour reprendre les mots de ce prêtre-, si bouleversé, si bouleversant ? Si l’on regarde les statistiques que le Service National du Catéchuménat tient quant au nombre de personnes qui demandent les sacrements d’initiation, la réponse est positive. Il est possible de devenir chrétien aujourd’hui.  3631 hommes et femmes ont été baptisés dans la nuit de Pâques, le 19 Avril dernier, et si l’on regarde l’évolution sur les dix dernières années, la progression qui ne cesse de se constater depuis 30 ans est supérieure à 40%.

 

Ces chiffres, très encourageants, en feraient presque oublier l’âpreté de notre société et de la culture qui s’y développe. Aussi j’évoquerai, dans un premier temps, la situation française car le contexte que nous connaissons est à prendre en compte dans le devenir chrétien. Puis dans un second temps, je ferai écho de ce que les catéchumènes recherchent et témoignent au cours de leur initiation. Leur parole laisse entendre plusieurs dimensions qui montrent bien que le monde dans lequel nous vivons est bouleversant et que le christianisme répond à leurs attentes. Enfin, dans un troisième temps, je regarderai ce qu’est ‘être chrétien’. De quoi parlons-nous lorsqu’il s’agit d’initiation chrétienne ? en quoi consiste cette initiation ou doit-elle consister vraiment ?  Cette approche me permettra d’évoquer le changement de posture que connaissent aujourd’hui bien des accompagnateurs, voire des communautés… Lequel est –il ? Voilà une question qu’il ne me faut pas oublier de traiter.

 

1. Le contexte culturel français et ses complexités

La situation française est paradoxale. Nous sommes en effet sortis d’un christianisme « ethnique », c’est-à-dire d’une société où lorsqu’on naissait sur le sol français, on était presqu’obligatoirement catholique. Si je repense, par exemple, à ma propre famille, mes parents, grands-parents, oncle ont été baptisés au plus tard le lendemain de leur naissance. Et ce n’est pas uniquement en raison des rumeurs de guerre mondiale qu’il y avait urgence mais parce qu’il fallait consacrer immédiatement les enfants à Dieu et lui rendre grâce pour cette fécondité. Au-delà de cet exemple qui montre une pratique, ce qui permet de qualifier ce catholicisme d’ethnique tient au fait qu’il était lié à une ethnie : le peuple français. Je me souviens avoir fait mes études à l’école de la république, mais tous les élèves que nous étions se retrouvaient le jeudi matin pour le catéchisme. Un institut de sondage, l’IFOP, affirme qu’en 1972, plus de 87% des français se disaient catholiques et qu’actuellement, 56% seulement se déclarent tels. Notez que se dire catholiques ne signifie pas pratiquants réguliers. Les pourcentages, pour cette catégorie, sont aujourd’hui inférieurs à 5%.

Le paradoxe est que nous ne vivons plus dans cette société où l’empreinte chrétienne était forte. Les statistiques sont là pour le montrer. Mais, de manière surprenante, nous évoluons dans une société encore plus religieuse qu’avant. Néanmoins, il y a une particularité : cette religiosité est sans Dieu. Le phénomène religieux est partout alors que de nombreux sociologues, essayistes promettaient, il y a quelques années, la fin de la religion, « la sortie de la religion ». Il n’est pas rare que les médias fassent état de catholiques qui vont écouter un maître hindou ou bouddhiste, des conversions qui s’opèrent en faveur de l’Islam, etc. Et ce phénomène s’accentue dans la mesure où la France se veut un pays laïc, qui revendique une laïcité constitutionnelle. Plus nous réclamons la laïcité, plus nous parlons de religions ; ce qui est normal puisque la laïcité souhaitée l’est par rapport aux religions.

Nous avons donc quitté un catholicisme de masse pour entrer dans une société multi-religieuse alors qu’on nous prophétisait un déclin, une faillite des systèmes religieux. Il nous faut toutefois aller plus loin car cette description de ce qui se passe dans notre pays manque d’approfondissement. Quelques compléments d’analyse sont donc nécessaires pour bien rendre compte de la situation présente.

En effet, et c’est la quête des catéchumènes qui conduit à prendre conscience du phénomène, notre société est comme saturée de sens. Les médias en sont l’illustration la plus adéquate puisque le moindre événement, qu’il soit politique, social, économique, technique que sais-je ? fait l’objet d’un commentaire qui ne saurait être bref. En réalité, dans ce trop-plein d’explications qui devient notre quotidien, de quoi parle-t-on  vraiment ? De « rien ». Ce qui en soi, n’est pas négatif, car cela pousse à chercher ailleurs. Sans verser dans une psychanalyse, l’homme qui nous est constamment présenté par les médias se considère comme la mesure de toutes choses. Si bien qu’en cas de résistance liée à la réalité de ces choses, sa prétention se transforme en ressentiment ou s’échappe dans le virtuel. Pour prendre un exemple : l’application d’un modèle mathématiques à l’économie sociale ne produit pas toujours les fruits attendus. Si bien que l’individu, se trouvant soumis à ces discours, à ces explications qu’on ne cesse de lui donner et qui n’améliorent pas son quotidien, vient à se demander si, sur le terrain religieux, il n’y aurait pas quelques repères intéressants pour mener sa vie. Au « rien » qu’offre la société, les courants religieux avec leur message ont encore de beaux jours devant eux[2].

Menant une enquête, il y a deux ans, auprès de néophytes à propos de leurs expériences religieuses antérieures, des différences apparaissaient suivant que les personnes étaient migrantes ou non. Pour les premières qui venaient s’installer en France, l’expérience religieuse faite avant de quitter le pays exerçait une grande influence. Les africains, antillais, etc reconnaissaient la puissance des rites ancestraux et n’hésitaient pas à demander des exorcismes publics, au moment de l’entrée en catéchuménat. Pour les français de souche qui demandaient le baptême, les témoignages faisaient état d’un certain nombre de croyances, dont l’astrologie, par exemple[3]. Sa survivance est surprenante puisque la connaissance scientifique que l’on possède aujourd’hui aurait dû l’éradiquer. S’il n’en est pas ainsi, c’est parce –disaient ces néophytes- les horoscopes qui portent  sur la vie privée, la vie professionnelle et la santé sont positifs. En fait, il y a peu de croyance en l’influence d’une quelconque planète. L’important est que les prédictions soient positives. Ce qui révèle le vide dans lequel bien des individus vivent. Et lorsque des événements de la vie viennent frapper à la porte, ce vide apparaît et engendre une quête.

On peut tout à fait penser qu’Internet n’est pas neutre dans ce système[4] car si la toile apporte des informations élaborées et vérifiables méthodologiquement, elle fournit également un certain nombre de théories irrationnelles et, de ce fait, développe le soupçon. On pourrait parler d’un certain démagogisme cognitif, de peurs qui ressurgissent et qui viennent contredire les expertises scientifiques (cf : la télékynésie, la croyance envers les extraterrestres, les questions d’alimentation et de santé…qui sont, en quelque sorte, les nouvelles croyances). Plus globalement, il faut dire que les gens cherchent ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas dans le savoir et la science. Le moteur de ce mouvement est celui qui consiste tout simplement à prendre ses désirs pour des réalités. L’enjeu est donc de taille pour l’Eglise qui accueillent toutes ces personnes désirant trouver du sens dans ce monde saturé d’explications, de théories, de rationalité qui ne satisfait pas.

Dans le même ordre d’idées, un changement verbal est en train de s’opérer et il est sans doute moins neutre qu’il y paraît[5]. Le langage des valeurs disparaît au profit de celui des vertus. On parlera aisément de la vertu de fraternité en évoquant l’Eglise, par exemple, plutôt qu’en appeler au registre des valeurs. Pourquoi ? Parce que les valeurs présentent un aspect volontariste auquel il faudrait se soumettre au nom d’un bien qui n’a pas fait l’objet d’un choix personnel. Il y a dans les valeurs une dimension subjective telle que, chaque fois que la société est mise à mal, on en appelle à elles pour retrouver un ordre qui sécurise. Il est rare que les valeurs ne se présentent pas comme moralisantes et servent finalement à évaluer les personnes, les groupes, les institutions. On perçoit bien aujourd’hui le besoin exprimé de ne plus être soumis à cette évaluation parce qu’au nom de sa prétendue objectivité, voire même des certitudes qu’elle posséderait, elle ne fait plus droit à la personne, à sa recherche, à ses questions, à ce vide intérieur si nécessaire pour exister.

Trois défis pour l’Eglise

Ce contexte bien particulier que nous connaissons en France et que je viens rapidement de décrire met en relief un certain nombre de défis, propres à notre époque et à nos cultures. Ils sont pour le moins inédits et interrogent le devenir chrétien d’autant plus que nous ne sommes pas préparés à les affronter. J’en recense trois.

a. Mondialisation et identité

Le premier défi est une conséquence directe de la mondialisation. Ce phénomène de mondialisation ou de globalisation touche tout individu. Et vivre dans ce monde-là représente tout autant une richesse, un potentiel exploitable qu’un défi : qui est cet individu à l’échelle de ce grand océan ? quelle est son identité ? sa place ? Ce monde globalisé génère des requêtes identitaires très fortes qui nécessitent la reconstruction de cocons identitaires. Cela va être l’espace familial et au niveau d’un pays, l’espace national. Des frontières vont être dressées : l’espace économique par exemple va instaurer des taxes pour les importations. Il en est de même sur le plan religieux avec de réelles frontières entre les individus : qui fait partie de l’espace religieux ? qui est dedans ? qui est dehors ? Interrogations, déterminations qui génèrent bien souvent des crispations car la question principale est celle des lieux où une personne peut vivre, se construit pour ainsi dire une seconde peau. Dans un monde où toutes les clés pour le comprendre ne sont pas données et qui se trouve, de manière permanente en vibration, le besoin de cadre qui rassure, protège, équilibre devient une requête omniprésente. L’Eglise doit veiller à offrir cet espace où l’identité de chacun peut se déployer.

b. Pluralisme et Vérité

Deuxième défi : celui du pluralisme car en quelques quarante ans, le monde dans lequel l’Occident évoluait a basculé dans une idéologie où les choses doivent être plurielles, différentes que celles-ci soient politiques, syndicales, religieuses, culturelles, dans les manières de faire ou dans les idées. Nos contemporains ne veulent pas entendre qu’une seule voix. Personne aujourd’hui ne voudrait vivre dans un monde uniformisé. En soi, ce pluralisme est une valeur positive. Mais il engendre une question majeure qui est celle de la Vérité. Qu’est-ce que la Vérité ? Elle touche notre Eglise de plein fouet car : qui dit vrai ? Le Christianisme ? L’Islam ? Les religions orientales ? etc. Comment permettre au Vrai d’advenir ? La conséquence d’un tel pluralisme est le relativisme qui permet à chacun de mener son existence. Notre Eglise doit l’accepter.

c. Autorité et Individu

Troisième défi : notre monde occidental, notamment européen, se révèle être celui de l’individu. A regarder les siècles passés, une profonde mutation s’est opérée. Chaque homme (principalement) existait par le statut social que lui conférait la corporation ou l’ordre à laquelle il appartenait. Pensons aux confréries rassemblant les personnes exerçant un même métier : boulanger, apothicaire, etc. Avec la modernité, même si ces collectifs ont survécu ne serait-ce qu’à travers la notion de classes sociales, une émancipation de l’individu s’est produite au point que chacun doit être capable de dire : c’est à moi d’imaginer mon projet de vie, de l’inscrire socialement, de le réaliser concrètement. Ce qui signifie, en retour, qu’il n’y a plus de raisons d’accepter une autorité de quelque nature que ce soit, surtout si celle-ci vient à prescrire un itinéraire à suivre. Et paradoxalement, les personnes souhaitent être aidées.

 

2. Bien entendre celles et ceux qui frappent à la porte de l’Eglise

On entend les conséquences pour l’Eglise, conséquences qui peuvent être de deux ordres. Le premier : aider l’individu. Chaque homme, chaque femme se trouvent placés dans un monde où les identités sont fragiles, où la question de la vérité ne va pas de soi -il est bon de se construire en étant authentique-, et où le rapport aux institutions est ambigu –on sait que les institutions qu’elles soient politiques, sociales, économiques, religieuses ont failli mais pas au point de les décrédibiliser totalement. Pour comprendre ce climat dans lequel nous vivons, il suffit de regarder la manière dont nous vivons au quotidien le rapport à autrui. Dans les grands ensembles citadins, le voisin de palier est bien souvent un inconnu. On cherche même à l’éviter. Nous nous trouvons de fait dans une société de l’évitement, évitement entre les peuples, évitement culturel, religieux et sur le plan des idées. Et paradoxe : dans le même temps, ce même individu qui ne fait aucun effort pour converser avec son voisin dira souhaiter une vie relationnelle avec les autres.  C’est avec cette réalité que l’Eglise doit composer car réfléchir à la place que doit occuper un néophyte dans sa communauté d’élection n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît après un ou deux ans de cheminement.

Aider l’individu fragilisé par ce type de société consiste tout d’abord à lui faire saisir que Dieu l’appelle. J’aimerais laisser la parole aux catéchumènes qui au fur et à mesure du cheminement viennent à dire les motivations profondes qui les habitent. Voici quelques verbatims relevés par les accompagnateurs.

A la question Qu’est-ce qui vous a conduit à demander le baptême ? ils répondent : la rencontre d’un chrétien, ou d’un prêtre, le témoignage d’un collègue de travail, un évènement de la vie (bien souvent le décès d’un proche), se sentir accueilli, être sollicité pour être parrain ou marraine de baptême ou de confirmation, etc.

Mais, soyons plus précis : Qu’est-ce qui attire les catéchumènes dans notre Eglise catholique ? Ils disent alors : c’est entrer dans une relation personnelle avec Dieu, la liberté qu’offre l’Eglise, sentir la joie d’être chrétien, être avec d’autres, vivre la solidarité, être respecté, découvrir son unité profonde, s’ouvrir à un vrai sens de la vie, partager un amour en confiance, s’émerveiller de la beauté des liturgies, etc.

Ces réponses récoltées cette année demande à être analysées. Elles soulignent en effet trois dimensions anthropologiques qui ont besoin d’être exploitées dans le cheminement catéchuménal et qui définissent aussi ce qu’est la vocation, mot dont l’étymologie renvoie à l’appel (vocare).

a. L’humanisme gréco-latin

La première de ces dimensions est l’humanisme gréco-latin dont nos sociétés occidentales sont issues. Dans cette tradition, la divinité a toujours été comprise comme une force à l’œuvre dans le monde, une force qui n’adresse pas la parole à un homme, qui ne l’appelle pas par son nom. Au centre de cette théodicée : la notion de causalité. La divinité est à l’origine de tout ce qui est. Et cette notion de causalité traversera toute l’histoire de la pensée occidentale (jusqu’à Voltaire compris, avec son grand horloger). Il y a néanmoins une notion qui va se révéler féconde sur la pensée chrétienne : celle de nature humaine, c’est-à-dire l’ensemble des qualités qu’un être humain est destiné à mettre en œuvre pour s’accomplir comme homme. Si cet humanisme présente quelques faiblesses, notamment un élitisme puisque les barbares ne peuvent pas prétendre à cet accomplissement de l’humanité en eux, une dynamique positive est ouverte : « deviens ce que tu es ». Et à entendre les catéchumènes souhaiter recevoir les sacrements de l’initiation chrétienne, cette dynamique se révèle bien présente et active en eux. Etre chrétien, c’est permettre à leur humanité de s’accomplir pleinement.

b. Le sujet et la liberté

La seconde dimension, elle aussi héritière de tout le passé philosophique des 17 ème et 18ème siècles s’appuie sur le fameux « cogito » de Descartes : « je pense donc je suis ». Au point de départ de cette réflexion, la conscience du sujet. Et cette conscience est liée à un autre terme essentiel de la modernité –et que les catéchumènes expriment- : la liberté. Cette liberté – le moi- n’est pas donnée mais une conquête. Eloi Leclerc évoque Pascal dans un de ses livres Rencontre d’immensités[6]. L’homme est liberté, et c’est là sa grandeur et son tourment. « Car cet être unique, ce ‘moi’ authentique qu’il est appelé à être, ou mieux à faire être, n’existe pas encore. S’il est introuvable, c’est précisément parce qu’il n’est pas donné tout fait : il est à construire. Etre soi-même, c’est être par soi. Comme l’écrit très justement L.Lavelle, faisant écho à la pensée de Pascal : ‘Je sais que je suis et je ne sais pas qui je suis. La conscience que j’ai de moi-même est à la fois lumière et ténèbres, non point parce que le moi est un être mystérieux que le propre de la conscience serait de révéler derrière le voile qui le recouvre, mais parce que c’est un être qui n’existe pas encore et auquel la conscience seule est capable de donner l’existence qui lui manque ». Chez les catéchumènes, le « moi » est interpellé et c’est un « moi » qui est appelé à se décider.

c. La rencontre de l’autre

La troisième dimension présente dans les témoignages des catéchumènes et qui fait entendre à quel point ces hommes et ces femmes sont bien nés dans ce siècle est la rencontre de l’autre. Pour un philosophe comme Emmanuel Lévinas, le point de départ de toute expérience éthique, c’est-à-dire qui sollicite le choix, est initié par la rencontre de l’autre. Le visage de l’autre n’est pas d’abord perception mais interpellation. Il m’appelle à une réponse, il m’appelle à répondre de lui. Si tous les courants humanitaires sont en consonance avec cette philosophie, les catéchumènes expriment à leur manière ce désir de rencontre avec autrui sans doute parce qu’eux-mêmes connaissent une vie fragilisée, menacée par la violence ou l’exclusion. On peut en dire autant des accompagnateurs qui se sentent appelés à agir en faveur de toutes ces personnes en quête de Dieu, en quête de paix et de sens pour leur vie.

Ces trois dimensions qui sont récurrentes dans les témoignages des appelés renseignent sur le processus d’accompagnement que notre Eglise doit mettre en place : respecter la liberté de participation, favoriser la rencontre avec d’autres, donner à tout individu de pouvoir « devenir ce qu’il est ». Etre appelé suppose que l’Eglise adapte son chemin de foi à ces dynamiques dont est porteuse toute personne de culture occidentale. Le Texte National pour l’Orientation de la Catéchèse en France [7]invite les acteurs pastoraux à concevoir des propositions toujours plus ajustées au point où en sont les femmes et les hommes qui frappent à leur porte.

 

3. Devenir chrétien

L’enjeu, en termes d’initiation ne consiste pas uniquement, à ce quelqu’un comprenne que son existence est une réponse à un appel –celui de Dieu- mais qu’elle doit également répondre de Dieu. Le TNOC a souligné la place importante à donner à la Parole de Dieu et le soin à apporter à la liturgie. Ouvrir ensemble les Ecritures, les lire et les prier n’ont pas pour but de donner des informations sur Dieu. On ouvre la Bible, on la médite pour entendre Dieu poser une question : « Veux-tu vivre avec moi ? en Alliance ? en communion ? ». Devenir chrétien dans ce monde aujourd’hui, c’est se savoir destinataire d’un appel et d’une promesse et finalement d’un don. C’est l’aventure de la foi qui durera toute l’existence et qui contient une responsabilité : celle répondre de Dieu dans ce monde. Car devenir chrétien n’est pas d’abord ni seulement un bénéfice personnel. C’est un désir de répondre à Dieu et de répondre de Lui avec ceux qui sont devenus chrétiens. Cette dimension ecclésiale ne saurait être absente de l’itinéraire catéchuménal puisque dès l’entrée en catéchuménat, la liturgie la rend présente dès les premières questions posée au candidat. Il serait contradictoire que toute personne entrant en catéchuménat demande à Dieu de croire en Lui, en son salut et, dans le même temps, ne s’intéresse pas à la manière dont l’humanité va répondre à Dieu. Cette même invitation à répondre de Dieu se retrouve au moment de « redditio symboli ». Après avoir été catéchisé par la Parole Dieu, après que les Ecritures aient éclairé la vie du catéchumène, vient le temps pour lui de professer sa foi et de dire : « Notre Père ». Voilà sa réponse, une réponse qui est solidaire avec celles et ceux qui disent aussi « je crois » et qui engage.

a. la place de la conscience

Si la première conséquence du contexte culturel décrit précédemment consiste à aider vraiment les personnes qui se présentent en leur faisant découvrir un sens à leur vie et une fraternité qui les accueille, la seconde conséquence touche à la Liberté. Comment acheminer quelqu’un pour qu’il parvienne à cette Bonne Nouvelle, à cet horizon qui est plutôt dynamisant dans une société globalisée, pluraliste, individualisée, désinstitutionnalisée ?

Dans notre culture, l’individu est premier. Il a besoin de cultiver sa différence et demande à être considéré dans sa singularité. Cette revendication se manifeste dans la demande de pouvoir construire sa vie comme il l’entend, c’est-à-dire à tâtons, en faisant des erreurs sans qu’on les lui reproche. Par rapport à cette demande bien spécifique, la tradition chrétienne n’est pas sans ressource. Dans sa lettre aux Romains, l’Apôtre Paul rappelle que même les païens qui n’ont pas de lois ont une conscience et seront jugés de la même manière car ce qui leur vient de Dieu est accessible à travers la conscience[8]. Vatican II, notamment tous ces grands textes[9] où sont valorisés l’homme ou l’individu fait le choix de la conscience.

A la question pratique de savoir comment permettre à quelqu’un de découvrir et faire sienne la Bonne Nouvelle, l’itinéraire catéchuménal qui lui est proposé doit faire obligatoirement appel à la conscience, ce « sanctuaire » comme Gaudium et Spes la qualifie. Dans un sanctuaire, Dieu ne  manque pas d’y être présent. Et, en écoutant les candidats raconter leur histoire de vie, il est évident que Dieu s’est adressé à cette faculté propre à chacun. La conscience a été éveillée par des rencontres, des lectures, par la culture elle-même, et l’on sait qu’elle est ce lieu intime que les lois humaines essaient de défendre. Il se trouve que les Ecritures, dans le christianisme valorisent ce lieu de l’instance critique en chacun, au moyen duquel il est possible d’orienter sa vie. Désobéir à sa conscience, même quand elle est aveuglée est une faute. La seule responsabilité à son égard est de l’éclairer sinon tout individu deviendra « esclave » come dit St Paul. Dans une culture de l’individu, globalisée comme il a été dit, tout itinéraire catéchuménal doit reconnaître à cette instance une place fondamentale. Car obéir à sa conscience revient à répondre à l’appel que Dieu adresse. Cet appel ne peut être que de l’ordre du Bien. Dieu ne peut pas appeler l’homme à faire le mal. C’est pourquoi la conscience a besoin d’être éveillée, éduquée, accompagnée, et donc valorisée. L’initiation chrétienne ne saurait mettre de côté, dans son cahier de charges, ce travail à faire à partir de la conscience. En 2012, les Evêques de France ont décidé la constitution d’un groupe de travail sur le thème : « Proposer les sacrements de l’initiation chrétienne et préparer au mariage, dans le contexte de la nouvelle évangélisation ». En Novembre 2013, l’Assemblée plénière a échangé sur deux questions : quels éléments essentiels devraient apparaître dans une préparation au mariage et quels points de repère donner aux acteurs pastoraux. Le texte qui a été publié souligne l’importance d’une théologie du corps et de l’aide sur le plan conjugal à apporter. Cet exemple, auquel il serait facile d’adjoindre celui des situations personnelles des candidats qui sont empêchés aujourd’hui de recevoir le baptême, souligne l’éducation nécessaire de la conscience et la clé qu’elle constitue pour toute initiation sacramentelle.

b. la responsabilité de la communauté

Ce type de société oblige les communautés, et donc les accompagnateurs, à être exemplaires ! Et si le nombre de catéchumènes vient à augmenter en France, ce n’est pas uniquement parce que l’immigration est plus importante, c’est parce que les communautés se montrent plus vivantes. Sur quel point particulièrement ?

Il semble bien que les catéchumènes, avant de s’engager dans un chemin, désirent toucher du doigt ce que l’Evangile produit. Il ne suffit pas de dire les mots de la foi dans notre société, voire même les grands mots de la foi, pour cela ait un impact suffisant sur nos contemporains. Les gens veulent se rendre compte de ce que la foi réalise concrètement. Il y a une trentaine d’années, on s’affrontait sur des idéologies. Nous restons des sociétés d’idéologies (le mot est à mettre au pluriel) mais le dialogue se positionne par rapport à la mise en œuvre des idées.  On peut penser tout ce que l’on veut, avoir des convictions religieuses, politiques, culturelles extrêmement diversifiées et les exprimer sans que cela aboutisse, systématiquement, à des défilés dans la rue ! Ce qui intéresse les gens, c’est de savoir –pour en revenir à la foi chrétienne- ce qu’elle donne à vivre. Cette situation est comparable à celle de l’Evangile lorsque les disciples de Jean Baptiste demandent à Jésus où il demeure. La réponse du Christ est celle que nous avons à formuler : venez et voyez. Et cette réponse engage car si la communauté –et plus particulièrement les accompagnateurs- ne vivent pas la fraternité, si ils ne respirent pas le bonheur dont ils disent être bénéficiaires en lisant l’Evangile, il y a fort à parier que le christianisme n’apparaîtra pas crédible à celui qui cherche Dieu. Et ce défi lancé aujourd’hui à l’Eglise ne touche pas uniquement celles et ceux qui recherchent une sagesse, un bonheur. Ceux qui croient en des idéaux moraux se montrent exigeants quant à la mise en œuvre de ce que nous, chrétiens, disons. C’est pourquoi les communautés sont appelées à devenir exemplaires ! Le christianisme sera crédible là où son dire et les exigences qu’il pose trouveront une vérification que toute personne peut rencontrer. L’histoire de la chrétienté le rappelle volontiers car l’appel évangélique ne s’est pas propagé à partir d’idées sur Dieu, mais sur une expérience où l’Evangile est vécu. Le pape Benoit XVI le rappelle : « A l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive.[10]»  En y réfléchissant bien, cela signifie que croire –pour un chrétien- suppose qu’il n’y ait pas de preuve : il croit sur parole. Et cette parole mérite confiance par le fait que celles et ceux qui la disent mettent en œuvre la vie même du Christ. Et l’on sait que la parole n’est pas que les mots qui sont dits ou répétés mais aussi la vie qui est menée à cause des mots qui sont dits. Dans la mesure où le Christ appelle aujourd’hui des gens que nous n’aurions peut-être pas choisis, qu’il souhaite en faire « ses amis », la vie chrétienne de nos communautés est-elle capable de s’approcher de n’importe qui pour en faire une sœur, un frère ? L’initiation chrétienne n’est pas à sens unique, où nous n’aurions qu’à délivrer notre message et authentifier la démarche faite. Elle reflue sur la communauté et l’interroge de manière brûlante sur sa foi en actes. Elle aussi est appelée à répondre de Dieu !

 

Pour conclure

En exposant un peu longuement ce monde pluriel et individualisé que l’Eglise en France découvre, en sachant que les institutions ont perdu de leur crédit au fur et à mesure de ces dernières années, l’initiation chrétienne dans ce changement d’époque suppose un accompagnement varié de toutes les personnes qui frappent à la porte. Ne pouvant enfermer l’aventure du devenir chrétien dans des cadres institutionnels fixes puisque les gens qui se présentent font état de parcours de vie extrêmement variés, il est rassurant de voir que l’appel de Dieu résonne de bien des manières. Cette pluralité de formes dans l’accès au chemin catéchuménal nécessite une initiation sacramentelle qui corresponde et donc un accompagnement qui sache repérer le point où en sont les gens et composer avec eux. Il reste que ce pluralisme pose une question redoutable à l’Eglise locale, aux chrétiens qui la composent, qui accueillent et initient tous ces candidats venant d’horizons divers : sont-ils capables d’être un lieu de vraie communion,  un lieu où tous les itinéraires proposés, tous les accompagnements déployés peuvent tenir en synergie, sans qu’il y ait conflit, exclusion de quel qu’ordre que ce soit ?  Cette communion concerne les charismes de chacun qui sont des dons variés, ordonnés les uns aux autres suivant le schéma corporel que l’apôtre Paul utilise pour expliquer l’Eglise. Réfléchir à l’initiation chrétienne dans un changement d’époque ne sollicite pas uniquement qu’une réflexion d’ordre pédagogique ou spirituel. Elle interroge l’anthropologie mais aussi l’ecclésiologie que nos communautés déploient. Car le défi auquel ces hommes et ces femmes qui ont entendu l’appel de Dieu nous confronte est celui de pouvoir leur faire rencontrer des Eglises où cette diversité de dons et de charismes est bien articulée dans une communion.

 


[1] Journal La Croix, 6 Avril 2007

[2] Pourquoi le nihilisme ? Michel Foessel, Revue Esprit Mars-Avril 2014

[3] Cf Revue Sciences Humaines n°260 Peut-on vivre sans croyances ? Juin 2014 Pour l’amour du rite X.Molénat

[4] G.Bronner La démocratie des crédules SH n°260 p 46ss

[5] Pourquoi le nihilisme ? Michel Foessel, Revue Esprit Mars-Avril 2014

[6] Eloi Leclerc, Rencontre d’immensités, Paris, DDB 1993, p.56-57

[7] TNOC, Conférence des Evêques de France, Paris, Bayard Cerf  Fleurus-Mame, 2006

[8] Rm Chapitres 1 et 2

[9] Gaudium et Spes, Dignitatis Humanae, etc.

[10] Benoit XVI, Deus Caritas Est, Décembre 2005, n°1