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Les conclusions des Assises 2016

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Conclusions des Assises francophones du catéchuménat

Par Joël Molinario

1- D’une question à une affirmation théologique

« L’enracinement de l’homme dans le monde matériel, le dégagement spontanément symbolique de l’esprit à partir de la nature où il naît font qu’une étude de la religion doit partir de ses formes d’expression concrètes. On doit en rejoindre le sens par une phénoménologie qui s’applique à en épouser comme du dedans l’intentionnalité. C’est seulement ainsi qu’on respectera l’objet qu’on étudie, au lieu de le déformer en voulant le conformer à quelque a priori que ce soit. […] Si paroles et rite se distinguent, et dans une certaine mesure s’opposent, comme deux facteurs toujours associés, mais toujours en tension, une parenté naturelle explique leur association. Cela est si vrai que la prédominance décisive de l’un aux dépens de l’autre trahit une altération de celui-là même qui semble l’emporter et annonce une désintégration de la religion, et peut-être de l’humanité religieuse tout simplement. » écrivait Louis Bouyer en 1962.[1]

Le propos de Louis Bouyer place l’enjeu de nos travaux à une hauteur insoupçonnée. L’équilibre de la parole et du rite n’engage pas moins que l’avenir de l’humanité religieuse. Peut-être de l’humanité tout court puisque l’humanité religieuse dit quelque chose de toute humanité. Il y a 54 ans Bouyer pressentait donc cette perte possible d’un sens du rite, ou plutôt de la tension féconde entre parole et rite. Il s’agit d’un phénomène d’équilibre que l’on perçoit comme fragile. Le poète Philippe Jaccottet écrivait qu’un rien sépare un grand livre d’un très mauvais. Il se pourrait qu’il en soit ainsi de la pratique chrétienne du rituel de l’initiation chrétienne des adultes. Du RICA on peut faire du rubricisme, du RICA on peut faire de l’idéologie. Le RICA ne peut être ni premier, ni dernier. Il est la médiation de la Parole de Dieu qui prend corps dans la vie du catéchumène et de l’assemblée. Ainsi le premier résultat de nos travaux je le cite d’emblée, avec cette phrase de Saint Léon le Grand, (JLS IG) «  ce qui était visible dans le Seigneur est passé dans les mystères ».  Voilà qui nous permet de sortir d’une dualité concurrente entre parole et rite. Nous y reviendrons.

 

2- Les nouveaux modes pluriels de la recomposition du rite

Si nos Assises ont tant débattu du rite et peut-être moins du rite et de la parole, c’est bien que le rite n’a cessé d’être un problème en passant d’une société moderne à post-moderne. Cependant le problème avec le rite s’est transformé.

Le rite et la norme

Il fut un temps où le rite était tenu organisé et compris par les institutions religieuses puis étatiques. Si le rite avait une fonction sociale et politique évidente, il avait aussi une fonction anthropologique nécessaire. On devenait humain, par le baptême, le mariage les vœux monastiques et la participation aux grandes fêtes qui ponctuent l’année civile ou religieuse. La délégitimisation des institutions porteuses du rite et des paroles d’autorité qui les accompagnent a entrainée non pas une suppression des rites mais une reconstruction voire une réinvention de ceux-ci.

Le besoin et le détournement

Le besoin anthropologique reste. En ce sens la critique des années 70 sur le rite obsessionnel et sacrificiel n’a pas emporté la partie. Le besoin de ritualité est plus fort que la critique psychanalytique et sociologique de celui-ci.  Mais puisque les institutions voient leur autorité passer au second plan par rapport à l’instance du sujet, c’est à celui-ci de construire sa ritualité afin de se construire lui-même dans l’espace et dans le temps humain. Il y a donc un double phénomène, celui de l’invention et celui du détournement.

La métamorphose économique du rite

Les instances de crédibilité de nos sociétés ont changé de mains. C’est l’économie le commerce et la publicité qui sont les plus grands pourvoyeurs de véracité et d’émotions. L’émotion se ritualise et se vend cher.

La métamorphose démocratique et authentique du rite

La perte d’autorité des grandes institutions s’accompagne comme l’explique Taylor d’un hyperdémocratisation qui fait que tout se négocie où l’institué est toujours incertain. Ce qui caractérise cette modernité démocratique c’est le régime de l’authenticité et de l’individualisme expressif. Ici le rituel ne disparaît pas, ni la parole mais deviennent l’occasion symbolique de la construction de son identité. Le rituel existe que consenti, reçu comme validité de de sa propose authenticité.

La métamorphose temporelle du rite

Comme nous l’avons entendu dès la première après-midi la temporalité du rituel de l’initiation chrétienne des adultes pose question.             La comparaison avec l’Islam revient souvent. Ce n’est pas compliqué de devenir musulman, pourquoi c’est si long pour devenir chrétien ? Nos ritualités religieuses proviennent des sociétés pré-modernes, du temps lent de la vie et des évolutions ainsi que du temps de l’existence organisé par la répétition. Insérer l’itinéraire catéchuménal dans le cycle liturgique de l’année devient un vrai défi. Le temps liturgique n’est pas celui de l’événement ni le temps médiatique de l’émotion. La fonction du détournement contemporain du rite est de l’ordre de la réaction immédiate. Les médias et notamment les réseaux sociaux diffusent l’émotion avec une ampleur jamais égalée. Inventer un rite devient de l’ordre de la survie. Peut-on ne rien faire après les attentats de Paris et de Bruxelles ?

L’aménagement populaire du rite.

Un thème nouveau est apparu dans nos échanges et les interventions des conférenciers. Le réinvestissement populaire de rites. Populaire au sens où ce n’est pas l’Eglise qui a décidé que le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle ou les pèlerinages sur les sanctuaires mariaux. (Il suffit de voir les premières résistances de l’Eglise de France à un pèlerinage à Lourdes) En somme, l’institution vient après tentant de valider ou de christianiser des pratiques. (cf Christophe Ferré, Vierge d’amour) C’est vrai à Lourdes, mais c’est aussi vrai pour les évêques du CELAM. Si la culture de l’authentique a détournée l’autorité institutionnelle du rite en recherchant du spirituel, elle recompose cependant une ritualité de l’événement de l’éphémère.

Je conclue ce point 2 en disant que nous sommes face à un pluralisme radical de la ritualité contemporaine.

3- Le rite dans l’ordre de la proposition de la foi

Le regard des anthropologues et des sociologues converge : nos contemporains recherchent des rites. Pris dans un régime d’immanence, les rites ont pour injonction de structurer et de réagir à l’horizontalité de la vie. Comment montrer alors la fonction transcendante du rite ? Nous sommes au cœur de notre foi. Comment le Dieu révélé peut-il convertir l’horizontalité de nos vies ? Nos exemples partagés lundi après-midi et les débats dans les ateliers les conférences de mardi, montrent une certaine sécularisation interne des rites de l’Eglise par des pratiques qui pourraient très bien se passer de Dieu. Le sujet a besoin d’être conforté, réassuré. L’altérité d’un rituel n’opère plus sa fonction de construction des identités croyantes. On ne cherche pas à comprendre l’étrangeté du rite et des paroles. Les scrutins rebutent, le renvoi exaspère…au premier abord.

Un rituel peu connu

Cependant, si 40% des accompagnateurs ne connaissent pas le RICA, cela signifie quand même que 60% le connaissent ce qui dans un monde de délégitimation de l’institution rituelle est finalement une assez bonne nouvelle. Ce qui signifie que l’Eglise peut être un lieu de recomposition anthropologique d’une communauté qui fait l’expérience de la conversion et qui structure rituellement cette conversion. Dans notre société sécularisée marquée par la radicalisation du croire, la ritualité de la Parole de Dieu me semble être un lieu d’humanisation du croire contemporain. Là où l’invention rituelle contemporaine sait panser les blessures par la gestion de l’émotion, la force rituelle de l’initiation chrétienne sait façonner un sujet croyant, anticiper et accompagner les passages. La ritualité chrétienne n’agit pas seulement en secours mais en prévention.

Des rites mal compris

Le RICA peut être connu mais mal compris. On parle alors facilement de surcharge, de complexité qui dérogerait à la simplicité de la vie spirituelle du catéchumène ou à la vie ordinaire de la paroisse. C’est compliqué c’est long…Sajan Pindyan dans sa thèse de doctorat qui sera soutenue dans les prochains mois montre l’éclipse liturgique que la catéchèse a vécue depuis les années soixante…Il se pourrait qu’on en sorte à peine.

Des rites refusés au rites proposés

Le RICA peut être connu mais refusé. La fonction normative des rituels fonctionne mal y compris avec les ministres du culte. L’autorité de tradition ne fonctionne plus, ou mal, même dans l’Eglise. Les équipes du catéchuménat et les prêtres ne font pas que recevoir, ils ont à être convaincus. Le RICA est une proposition de foi que fait l’Eglise d’abord pour elle-même. Quand l’Eglise sera convaincu de la potentialité du devenir chrétien du Rituel alors la proposition de la foi qu’il contient sera réellement adressée comme un mode d’évangélisation.

Perte de la grammaire élémentaire du rituel

Nous sommes face à cette perte de la grammaire élémentaire du rituel ; la pastorale catéchuménale doit s’interroger. Il nous faut passer d’une logique de réception du RICA à une logique d’instauration du RICA. Il faut prendre en compte que le RICA n’est pas l’institué d’une pratique ecclésiale qu’il faudrait simplement mettre en œuvre de bonne façon. Le RICA doit être appréhendé dans la logique de la proposition de la foi. Le RICA est une proposition que fait l’Eglise pour devenir chrétien ou redevenir chrétien dans un monde sécularisé. C’est sa fécondité théologique et spirituelle qu’il faut montrer. Mais comme toute grammaire elle se travaille et nous fait travailler. Le rituel c’est un texte qui vient d’une vie de la Parole et qui engendre une nouvelle vie.

Une cohérence impossible ?

Si la cohérence du RICA est manifeste pour qui l’étudie, elle paraît morcelée pour le catéchumène ou l’accompagnateur et peut-être encore plus pour la communauté. En quoi le RICA construit dit-il une identité croyante en quoi construit-t-il une humanité qui tient debout dans la vie en croyant ? Si nous ne savons pas répondre à ces questions alors nos contemporains continuerons à chercher ce qui peut les aider à vivre leurs émotions authentiques…mais ailleurs. En quoi un rituel forge une intériorité croyante, une spiritualité ? Ce n’est pas parce que c’est un geste venant une institution qu’il ne construit pas des sujets. Saurons-nous le montrer ? C’est sur sa capacité à construire une identité croyante que le RICA sera jugé.

Le rite c’est aussi la Parole de Dieu ; la parole de Dieu possède un corps

La sacramentalité de la Parole et la dimension rituelle de celle-ci ne sont que peu reçues comme telles dans nos pratiques. La parole est explicative ou émotive, le geste technique et efficace. Il n’y a que l’euros qui soit symbolique. Cette disjonction parole et rite, est l’expression d’un vrai problème théologique : comme si la parole de Dieu n’avait pas de corps. Le geste renvoie à la seule émotion, la parole à l’explication de l’émotion. Le problème n’est pas l’authenticité de l’émotion qui est bien une donnée anthropologique. Mais on échoue alors à prendre en compte la dimension intégrale de l’initiation chrétienne des adultes. L’émotion possède un corps un temps, une raison un cœur.

Le rite comme performativité de la Parole de Dieu

Nous avons beaucoup parlé de la performativité de la Parole de Dieu, je vais me contenter ici de cite Benoit XVI dans Spe Salvi « Le christianisme n’est pas seulement une bonne nouvelle – la communication d’un contenu jusqu’à présent ignoré. Dans notre langage, nous dirions : le message chrétien n’est pas seulement « informatif », mais « performatif ». Cela signifie que l’Evangile n’est pas uniquement une communication d’éléments que l’on peut connaître, mais communication qui produit des faits et qui change la vie. » § 2 C’est dire que dans l’initiation chrétienne des adultes on ne fait pas qu’annoncer, on réalise aussi l’Evangile. Ce qui était visible dans le corps historique du Christ se réalise dans l’Eglise qui célèbre étape par étape le baptême d’un adulte.

Il y a donc une particularité chrétienne de la ritualité dans son lien intrinsèque à la Parole. La Parole de Dieu se réalise par la parole et le geste comme nous le lisons dans DV2 « Par cette révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15 ; 1 Tm 1, 17) s’adresse aux hommes en son surabondant amour comme à des amis (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15), il s’entretient avec eux (cf. Ba 3, 28) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. Pareille économie de la Révélation comprend des actions et des paroles intimement liées entre elles, de sorte que les œuvres, accomplies par Dieu dans l’histoire du salut, attestent et corroborent et la doctrine et le sens indiqués par les paroles, tandis que les paroles proclament les œuvres et éclairent le mystère qu’elles contiennent. La profonde vérité que cette Révélation manifeste, sur Dieu et sur le salut de l’homme, resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation [2]. »

Avec les catégories de Taylor nous pourrions dire que la foi chrétienne présente une « option rituelle » une « Optional rituality ». Plutôt que de concurrence des rites il faut parler de choix, d’option, parce que les rites chrétiens ne procèdent pas de la même anthropologie que les rites « immanents » contemporains. Ils sont une authentique proposition humanisante dans une pluralité radicale des rites.

 

Conclusion de la conclusion

[« Dans le rituel, en effet, l’action doit être spiritualisée par la parole. Si son sens n’est pas éclairé par une parole divine authentique, le rituel dégénère en magie ou en simple superstition. Mais l’action ne doit pas, pour cela, être réduite à une simple figuration, plaquée sur les choses, de paroles abstraites. Sinon, il a plus de rituel du tout, mais, au plus, une espèce de pieuse charade. C’est en somme le sens du symbole rituel qui doit d’abord être recouvré, pour que la parole elle-même redevienne la parole du mystère divin, et non pas une simple formule, qui substituée à la réalité, ne saurait plus la rejoindre. » Louis Bouyer p.91 ]

-       Des grands théologiens comme Daniélou et Ratzinger ont compris très tôt que la pratique du baptême par étape prise au sérieux allait changer notre conception ponctualiste de la doctrine des sacrements. C’est un acquis de notre projet de recherche sur le catéchuménat. Le sacrement par étape suppose une sacramentalité étalée au long d’un itinéraire. Jean-Louis nous avait déjà guidé vers cela en 2010. Donc acte.

-       Nous devons aussi tenir que cette théologie du RICA que nous avons développée depuis lundi, oriente l’Eglise vers une appréhension concrète et corporelle de la doctrine. Dans le RICA la doctrine de la foi n’est pas d’abord un discours christologique et sacramentaire d’explication sur le sacrement, mais la réalisation de l’Eglise elle-même quand elle se laisse façonner par la Parole de Dieu incorporée dans sa liturgie. Le RICA est une forme de la réalisation objective de la doctrine. Nous savons bien en France que la difficulté de réception du TNOC vient de l’ambiguïté de l’expression pédagogie d’initiation qui se trouve souvent rapprochée de stratégie d’initiation et du coup on cherche à placer un discours théologique en surplomb afin de mettre de la doctrine. Au contraire de cette manière plaquée, prendre au sérieux que le catéchuménat baptismal est inspirateur de toute la catéchèse c’est recevoir que l’itinéraire rituel de l’initiation chrétienne est une forme parfaitement accomplie de la doctrine qui s’accomplie dans l’Eglise et qui la constitue car « ce qui était visible dans le Seigneur est passé dans les mystères ».

 


[1] Le rite et l’homme, coll. Lex orandi, CERF, 1962, p.79-80.