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Que deviennent les néophytes ?

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Dr. Joël MORLET et Mme Christine GILBERT (avec les étudiants de l’ISPC)

Le souci des responsables catholiques en France est que beaucoup d’adultes, aujourd’hui nombreux (entre 2 et 3000 chaque année), récemment baptisés semblent perdre pied une fois les sacrements de l’initiation, et en particulier le baptême, reçus. « Après le baptême, on ne les voit plus » entend-on. Derrière cette remarque, se profile la déception des paroisses quant aux attentes de participation qu’elles nourrissaient vis-à-vis de ces nouveaux venus : essentiellement, participation à la messe du dimanche et participation plus générale aux activités paroissiales.

Dans les revues pastorales et les rencontres, une réflexion pastorale s’élabore qui porte sur ces néophytes : ont-ils réellement perdu pied ou leur persévérance est-elle différente de ce que nous croyons ? Faut-il être plus attentif au fait qu’ils sont encore en croissance ? Que signifie s’agréger à une communauté ecclésiale ? Mais le questionnement se porte rapidement vers l’Église et les communautés, en particulier paroissiales, qui la représentent : comment les néophytes sont-ils accueillis et entendus ? N’y a-t-il pas à entendre et apprendre quelque chose du monde moderne dont ils sont ? Dans quelle mesure les paroisses sont-elles prêtes à changer pour réellement faire communauté avec eux ? Plus globalement la question est celle de l’équilibre entre chemin personnel et expérience communautaire.

Enjeux théologiques

Les enjeux théologiques se situent dans le prolongement de la réflexion pastorale et même au cœur de cette réflexion. Pour ces adultes, quel être nouveau, la nouvelle naissance qu’ils ont vécue fait-elle apparaître ? Par quoi se caractérise-t-elle ? S’agit-il d’une conversion radicale ou le néophyte reste-t-il un être en construction ? Quelle place doit tenir l’Eucharistie ? Quels contenus de foi et quelle vie chrétienne sont impliqués dans le fait d’être un « être nouveau » ? Comment sont-ils préparés à une vie chrétienne habituelle ? Comment quittent-ils l’exceptionnel du baptême pour rentrer dans l’exceptionnel de l’ordinaire… ?

Si le baptême est dans le même temps nouvelle naissance et entrée dans l’Église, en quoi consiste le second terme ? Quelles sont ses exigences ? Que signifie « le rassemblement nous fait croyants » ? Où se passe ce rassemblement ? La paroisse, lieu public du religieux catholique, façonné sur un modèle rural d’encadrement géographique, est en pleine mutation. Comment les néophytes perçoivent-ils le diocèse, échelle de la vie ecclésiale depuis Vatican II ? Est-il vital pour un chrétien d’appartenir à une communauté ?

Problématique sociologique

Au vu de la question pastorale et des enjeux théologiques, quels peuvent être l’utilité et l’apport d’une observation sociologique ?

La question pastorale est posée par ceux qui ont la charge pastorale ; elle est marquée par leurs attentes institutionnelles. Celles-ci correspondent à la forme qui a prévalu jusque là dans le fonctionnement ecclésial : aller à la messe chaque dimanche dans sa paroisse... Il y a sans doute lieu de s’interroger sur la pertinence des formes qui sont valorisées actuellement, étant donné les évolutions de la vie en société. Les évolutions concernent aussi bien les modes de vie en général (mobilité, formes de vie familiale, situations sociales et économiques…) que différents aspects de la vie religieuse et spirituelle de nos contemporains (pluralisme, subjectivisation,…). Est-il possible de porter un jugement fondé sur ce qui se passe chez les néophytes sans s’être donné les moyens de connaître ce qu’ils vivent et comment ils le vivent ? Quel a été pour eux l’importance et le sens du baptême qu’ils ont vécu et quelles transformations de leur vie cela a-t-il engendré ?

Le sociologue entend bien la question : « Que sont devenus les néophytes ? ». A partir de son mode d’approche, il peut réfléchir aux diverses manières de rendre compte de ce qui se passe pour ces adultes passés par le baptême.

Au niveau français, les enquêtes sociologiques à ce sujet ne sont pas nombreuses. Nous avons relevé deux études assez récentes qui portaient un regard sur cette réalité. Danièle Hervieu-Léger dans son livre « Le pèlerin et le converti – la religion en mouvement » (Danièle HERVIEU-LEGER, Le pèlerin et le converti – la religion en mouvement, Paris, 1999, p. 131-138) évoque le livre de F. de Lagarde « Convertis et baptisés » Paris, Nouvelle cité, 1996. Sa relecture des récits de conversion pointe la survenue de celle-ci moins comme liée à des conditions sociales d’existence qu’à une situation de désordre individuel, la conversion entraînant une reconstruction de soi.

Elle y repère deux modèles différents. Le premier est celui de la conversion comme fin d’une longue errance, d’une galère et mise en ordre d’une vie chaotique. Il est plutôt le fait de personnes d’origine populaire et constitue un modèle qui articule deux dimensions de base d’une identification religieuse : celle d’un rattachement communautaire et celle d’une dynamique émotionnelle. Le second est plutôt le fait de personnes d’origine bourgeoise où le baptême est l’entrée dans la vraie vie après une vie de « divertissement » et un début d’accomplissement authentique de soi-même. Les dimensions de cette nouvelle identification sont alors plutôt éthiques et culturelles. La sociologue trouve ainsi dans ces conversions au catholicisme une vérification des quatre dimensions de la vie religieuse qu’elle théorise et qui sont les dimensions communautaire, éthique, culturelle et émotionnelle.

Bien qu’ancienne, cette étude était sans doute une bonne base de réflexion pour élaborer notre propre enquête. Toutefois, elle portait sur des récits de conversion et sur l’événement que constituait le baptême. Pour notre part, nous voulions savoir ce qui se passait après, dans un regard sur ce que cela avait changé dans leur vie et continuait de changer.

L’autre étude est plus récente : il s’agit d’une enquête menée par Nicolas de Bremond d’Ars (« Les conversions au catholicisme en France : un religieux en mutation ? » in Archives de sciences sociales des religions, 2003, 124 [octobre-décembre 2003] p. 19-38. D’autre part dans un numéro Hors-série de la revue du Service national du catéchuménat : « Initier ; et après ? » Hors Série Chercheurs de Dieu n°4, octobre 2003, p. 14-36) en demande et collaboration avec le Service National du Catéchuménat de la Conférence des Evêques de France. Il s’agissait déjà de « comprendre l’avenir de ceux qui ont été initiés à la vie chrétienne dans l’Église catholique. Cela impliquait de regarder d’abord comment se déroule l’initiation chrétienne, comment apprendre aux catéchumènes à devenir chrétiens et le modèle qui leur a été proposé pour une future pratique chrétienne. L’hypothèse centrale retenue était qu’ils deviendront chrétiens conformément au modèle qu’on leur aura donné. De ce fait, l’enquête a été délibérément orientée en vue d’une collecte massive de données concernant le fonctionnement du catéchuménat en France » (p.14). L’enquête visait donc ceux qui encadrent les catéchumènes. Une dernière partie de l’enquête consistait cependant dans l’analyse des demandes de baptême adressées à l’évêque par les catéchumènes eux-mêmes. Ces demandes se situent quelque temps avant le baptême lui-même.

L’enquête donne une vue intéressante de la manière dont est organisée en France la préparation au baptême des adultes. Toutefois nous n’avons pas voulu partir sur les mêmes bases. Après discussion, l’hypothèse de départ de notre enquête a été l’inverse de celle du travail de Bremond d’Ars. Partant des nombreux travaux actuels en sociologie qui montrent l’importance de l’accroissement de l’autonomie individuelle dans notre société et de ce que révèlent les études de sociologie des religions à savoir la subjectivisation des croyances et la perte d’emprise des grandes institutions religieuses, nous nous sommes orientés vers un travail de collecte des opinions de ceux qui avaient été baptisés assez récemment. Nous faisions l’hypothèse que le travail de socialisation effectué par l’Église catholique ne peut permettre à l’heure actuelle de savoir exactement ce que sont devenus ceux qui ont été baptisés adultes. Pastoralement et sociologiquement, il nous a semblé pertinent de recueillir ce que pensaient eux-mêmes les néophytes.

Par ailleurs les lettres de demande des catéchumènes sont intéressantes mais se situent dans la période qui précède le baptême. Il nous semblait que dans la période de mobilité actuelle où les croyants sont autant des pèlerins que des convertis, ce qu’ils ressentaient et vivaient avant le baptême ne pouvait pas préjuger de ce qui se passait après.

Pour rendre compte de ce que devenaient les néophytes, nous pensions donc que l’enquête devait viser à les rencontrer pour entendre de leur bouche ce qu’ils étaient devenus. Ce choix reposait sur ce qui était évoqué précédemment concernant la façon dont la modernité, et en particulier la modernité tardive, travaille l’adhésion religieuse. Voulant se situer loin d’une problématique trop institutionnelle qui aurait supposé des critères évidents d’adhésion au catholicisme, nous avons choisi de mener des entretiens non-directifs introduits par une question large qui laissait toute possibilité à l’interviewé d’exprimer ce qu’il pensait et croyait. Après test, cette question fut : « Depuis que vous avez été baptisé, que devenez-vous ? ».

Notre travail reposant sur une hypothèse centrale qui était plutôt celle de la dispersion des parcours des néophytes, hypothèse liée à une problématique de la modernité religieuse nous obligeait à une capacité d’accueil des entretiens qui soit proportionnelle à l’incertitude concernant leurs parcours. Aucune autre hypothèse guidant la recherche n’avait été posée. Les variables « indépendantes » relevées au cours de l’entretien étaient des variables « classiques » c’est à dire dans les faits, non liées à une problématique spécifique (sexe, âge, profession,…).

Méthodologie. Constitution de l’échantillon. Questions de représentativité.

L’une des phases les plus délicates fut la constitution de l’échantillon : difficulté liée à la possibilité de joindre des néophytes, difficulté pour que l’échantillon constitué ait une certaine représentativité. Nous avons choisi de rejoindre des néophytes baptisés en 2007 et 2008 ; c’était un compromis entre : se situer dans l’après-baptême mais pas trop longtemps après pour augmenter nos chances de les retrouver. Nous nous sommes efforcés de constituer un échantillon aléatoire au moins sur une partie du territoire de l’Ile de France : nous sommes partis des listes complètes de baptisés des diocèses de Paris, Nanterre, Evry en 2007 et 2008 et avons fait un tirage au 1/20° (4 entretiens ont été collectés sur les diocèses de Beauvais et de Clermont-Ferrand). Si la personne désignée ne pouvait être jointe, nous prenions la personne suivante sur la liste.

 

Sexe

(%)

Échantillon

Stat. Nat.

2008

Homme

38

31

Femme

62

69

Nous avons pu constituer un échantillon de 34 entretiens de 20 à 30 minutes chacun. Au cours de l’enquête, nous avons enregistré 40 échecs (12 refus, 17 introuvables ou mauvaises coordonnées, 8 avaient déménagé, 3 étaient en voyage). Le tirage aléatoire est une bonne assurance de représentativité mais les difficultés pour rencontrer les personnes en avaient altéré la validité.

Aussi, profitant du fait que nous avons des statistiques globales sur les baptêmes célébrés en France, nous avons vérifié si nos proportions étaient conformes ou pas aux statistiques nationales. Pour ce qui est du sexe, on peut noter une légère surreprésentation des hommes. Pour l’âge, les 18-24 ont un unique représentant.

Âge

(%)

Échantillon

Stat. Nat.

2008

18-24 ans

1

22

25-40 ans

73

54

+ 40 ans

24

24

 

Pour ce qui est des groupes sociaux, malgré la difficulté classique concernant la définition exacte du groupe socioprofessionnel des interviewés, nous pouvons remarquer que les classes moyennes et supérieures sont manifestement surreprésentées. Ce dernier fait nous conduit à une interprétation des refus, et peut être aussi des « introuvables » (dont les numéros de téléphone n’étaient pas exacts ou qui n’ont pas répondu aux messages répétés laissés sur les répondeurs) : nous faisons l’hypothèse qu’il s’agit plutôt de membres des classes populaires auxquels la perspective d’un entretien a pu faire peur ou bien de personnes pour qui la demande de baptême se situait dans un modèle utilitaire (pour se marier ou pour être parrain ou marraine) et ces personnes n’avaient pas envie de revenir sur ce sujet…

 

Pour ce qui est de la tradition religieuse d’origine, l’échantillon, sans être conforme aux statistiques nationales, est assez semblable.

 

Description des modèles

 

La question posée : « depuis que vous êtes baptisé(e), que devenez-vous ? » induisait la possibilité d’un « avant » et d’un « après », puisqu’un repère dans le temps était proposé. Mais la réflexion pastorale qui poussait à la recherche était bien celle-là : que se passe-t-il après le baptême ? Que deviennent tous ces adultes baptisés?

Ce n’est donc pas étonnant que le critère du changement à partir du baptême soit apparu dans chaque entretien, avec tous les degrés d’intensité possibles. Ce critère a été retenu très rapidement pour élaborer les modèles : ceux qui exprimaient un changement profond et intense, un bouleversement ne pouvaient pas se retrouver dans le même profil que ceux qui n’exprimaient aucun changement. Entre ces deux extrêmes, la réalité du changement se diversifiait en une palette subtile de variétés. Trois grandes catégories se dessinaient : ceux et celles qui n’avaient vécu que peu de changement (7 personnes), ceux et celles qui avaient vécu un changement qui se prolongeait, qui était en cours (13 personnes) et ceux et celles qui avaient vécu un grand changement très intense (14 personnes). De nombreuses personnes ont refusé l’entretien quand ils en connaissaient la teneur. Peut-être, ce refus peut-il être associé avec le petit nombre de ceux qui n’évoquent que peu ou pas de changement ainsi qu’avec ceux qui sont déçus. En effet, si on estime qu’on n’est pas devenu grand-chose depuis son baptême, que rien n’a changé ou que cela ne correspondait pas à ce qu’on espérait, on peut avoir envie de refuser l’échange sur le sujet... Si cette hypothèse est exacte, on aurait alors 3 groupes équivalents en nombre.

Le critère du « changement » appelait de remarquer d’autres points communs ou différences dans les entretiens.

Avec ou sans changement, certaines personnes se situent dans une ouverture, une réception à tout ce qui leur est donné d’accueillir. C’est leur manière de vivre à la foi chrétienne. Ils font confiance à leur sensibilité, leurs sens, leurs impressions, leurs perceptions et observations pour se situer. Ils attendent et/ou vivent une relation avec le divin, là est l’important pour eux. Ils sont eux-mêmes le critère de ce qu’ils vivent.

D’autres, dans un même mouvement d’ouverture, dégagent plus d’efforts ou de velléités d’efforts pour mettre en place une vie chrétienne en s’impliquant dans leur vie familiale, dans le milieu associatif, dans leur famille, leur paroisse, etc. Ils reçoivent leur vie chrétienne de l’extérieur mais s’efforcent aussi de la positionner activement. La relation aux autres est aussi importante que la prière personnelle, par exemple.

Ce critère de réception/émission était apparent dans chaque entretien, il a complété celui du changement.

 

Groupe A : « Je fais mon possible ». Peu de changement/Émission.

 

Les personnes de ce groupe parlent essentiellement de la vie quotidienne qui les absorbe et leur prend leur énergie. Leur foi est toujours là, « je sais que Dieu existe », mais moins vive qu’au moment du catéchuménat. Le baptême a été un sommet très émouvant dans leur vie, elles en gardent un bon souvenir ainsi que de sa préparation. Elles ont vécu quelque chose de fort qui est redescendu.

Elles ne parlent pas de prière, de liturgie ou de sacrements, sauf pour dire qu’elles devraient aller à la messe, que ça reviendra peut-être. Elles ont une dimension active dans leur existence, se tournent vers leur entourage, essentiellement leur famille. Elles sont prêtes à rendre service, « quand je peux aider, j’aide », à donner leur affection. Elles sont attentives aux besoins des autres, quitte à « se laisser déborder ». Elles donnent l’impression d’être un peu perdues dans la vie, de ne pas savoir trouver les moyens d’une vie de foi plus intense, mais sans regrets.

 

Groupe B « Ça n’est plus ça ». Peu de changement/Réception.

 

Le baptême « ne dit plus rien, n’a rien changé ». Ces personnes ne se sentent pas plus chrétiennes avant qu’après. Elles n’ont plus le temps : la vie matérielle, familiale ou professionnelle est déjà suffisamment importante à gérer pour pouvoir s’occuper d’autres choses. Elles n’ont plus envie de rien. Toutes avaient une raison matérielle et concrète pour demander le baptême : entrer dans une association, devenir marraine, une attente de quelque chose de merveilleux, etc. Le baptême était un moyen pour arriver à une fin. Le jour du baptême et sa célébration ne sont pas évoquées dans l’entretien.

Les personnes de ce groupe se sont refermées sur elles-mêmes, leurs préoccupations et leur foi. Car elles disent ne pas avoir abandonné complètement la foi ; elles la vivent seules, « je vais dans une église quand il n’y a personne » ou alors ça n’éveille plus rien en elles. Pas d’envie, pas de désillusion non plus, rien ne s’est produit et elles le vivent relativement passivement. La page est tournée.

 

Groupe C « Devenir une chrétienne lambda ». Changement en cours/Émission.

 

Les personnes de ce groupe disent avoir vraiment changé, aller à la messe tous les dimanches, se sentir moins seules au quotidien. Leur rapport au monde n’est plus le même, elles se rendent disponibles à leur entourage, elles parlent de leur foi mais elles se sentent encore novices. Elles expriment nettement la notion de changement et la nécessité du temps pour croître et se développer. Le baptême est évoqué comme « une nouvelle naissance ». La messe leur donne de la « stabilité, un équilibre ». Elle leur permet « de se ressourcer », de « se sentir comme les autres à l’église ». Elles « reçoivent bonheur et grâce au quotidien », « ressentent une énergie spirituelle » et ont envie de partager ce bonheur, cette force avec d’autres.

Le catéchuménat a été une période intense de recherche authentique et profonde qu’elles ont aimée. Elles ont rencontré des témoins qui les ont marqués. Le baptême les a plongées dans un sentiment de responsabilité par rapport à leur vie chrétienne.

Elles font des choix dans leur existence, sont actives, mettent en valeur le coté volontaire de l’existence, la « construction » de la vie. Donner est aussi important que recevoir, elles font baptiser leurs enfants, s’occupent avec coeur de leurs parents handicapés, elles « aiment mieux leur entourage ».

Elles insistent beaucoup sur leur « envie d’apprendre des choses, d’ancrer leur foi », sur une voie qui est encore à trouver. La foi chrétienne s’enracine, mais rien n’est encore acquis définitivement. Elles envisagent, dans l’avenir, de participer plus à la vie de leur paroisse, « d’entrer dans une dynamique de transmission » ou de témoigner auprès d’autres ou d’aider ceux qui en ont besoin. Pour l’instant, c’est trop tôt. « Un jour, je serai une accompagnatrice ». Pour certaines personnes, il reste à gérer un petit décalage entre un idéal et la vie courante.

 

Groupe D « Je fais mon propre cheminement ». Changement en

cours/Réception.

 

Comme dans le groupe C, les personnes ont « encore beaucoup de choses à apprendre » et se sentent nouvelles. Elles veulent « cheminer encore dans la foi et l’oeuvre de Dieu. » Elles ont autant besoin d’apprendre que d’être soutenues. La notion de cheminement, de progression personnelle est très importante et mise en avant. Le néophyte est « comme un enfant » qui ne sait pas toujours comment faire. Elles ont le sentiment d’être reconnue par l’Eglise et les chrétiens, d’être devenues « enfant de Dieu », « disciple du Christ ».

Le baptême a été « un grand événement dans leur vie », il donne du bien-être et est vécu « comme une seconde naissance ». C’est une étape qui tourne vers un avenir encore à accueillir.

Ces personnes vivent une relation de prière intense avec Dieu et sont

devenues « catholique pratiquant ». Cependant la pratique dominicale est assez peu évoquée. Elles continuent à lire la bible, les évangiles. Elles ont envie de donner une éducation catholique à leurs enfants quand elles en ont, elles sont fières de croire. Elles ressentent fortement leur changement intérieur, leur foi est intime, personnelle, vécue dans le quotidien. Elles ont confiance en Dieu et veulent lui être fidèles.

 

Groupe E. « Je suis un militant ». Changement important/émission.

 

« Je vis pleinement ma foi » et cela a des conséquences importantes dans la vie, tant au niveau de la prise de responsabilités dans l’Eglise que dans une éthique de l’existence, au travail par exemple. Leur vie a changé profondément depuis leur baptême, évoqué comme une naissance. Ces personnes ont maintenant envie « de propager le christianisme », de témoigner et d’entraîner d’autres avec eux. Leurs convictions les fait « parler de Dieu » et s’engager comme militant dans la société ou dans l’Eglise. Elles ont envie de « ramener des gens à Dieu », « de rappeler des gens vers les sacrements ».

Leur foi leur donne envie de lutter pour une humanité meilleure. Elles s’intègrent dans des « équipes d’aide », des associations, auprès de jeunes, etc. Une a changé de travail ne pouvant y accepter des compromissions, « mentir me gêne ». Toutes se disent plus « axées sur la spiritualité », moins axées sur les choses matérielles.

La messe les soutient, elles y vivent quelque chose de fort. Le pardon est une dimension largement évoquée parce que « cela fait vivre, tourner la page pour avancer ». Elles « profitent de leur foi dans la vie de tous les jours ».

 

Groupe F. « J’ai perdu, mais j’ai gagné ». Changement important/émission.

 

Le baptême a été « une véritable résurrection ». Ces personnes vivaient dans des conditions très difficiles (sans papiers, stérilité, difficultés conjugales, etc.), leurs paroles sont marquées par la dramatique de l’existence. Le baptême est relu comme un appel de Dieu pour sortir du gouffre ou pour passer des étapes infranchissables. Elles ont vécu de nombreuses et graves épreuves.

Leur relation spirituelle à Dieu est intense, elles prient beaucoup, « je m’assois avec le Seigneur comme s’il était en face de moi ». L’une d’entre elles a des visions. Tout a changé depuis leur baptême, elles vivent dans la reconnaissance et « l’amour du Seigneur » ; « Dieu est ma force », même si les épreuves ne sont pas terminées. Dans la mesure de leur possible, elles s’investissent dans des activités ecclésiales.

Elles sont tournées vers les autres, aident beaucoup les personnes autour d’elles, famille, voisins, connaissances, prient pour eux. Elles témoignent de leur foi même si « parler de Dieu n’est pas toujours facile ». Elles ne « renferment plus sur elles-mêmes », tout a changé, elles sont « devenues d’autres personnes ».

 

Groupe G. « Je n’ai personne d’autre que toi ». Changement important/

Réception.

 

Leur vie a profondément changé depuis leur baptême, ces personnes sont devenues nouvelles, quelqu’un d’autre. « Je ne me reconnais plus ». Leur vocabulaire est souvent d’ordre affectif, émotif pour décrire ce qu’elles vivent. Elles ont vécu comme un envahissement. Elles se sentent bien et heureuses, « Dieu est dans leur vie », elles vivent dans la confiance. Le baptême était « quelque chose qui leur manquait », un grand moment où « on voit le Christ, on est figé », maintenant elles sont comblées.

Elles souhaitent participer à la messe ou à d’autres activités, mais curieusement n’y arrivent pas toujours ou pas bien. Elles prient seules ou regardent la messe à la télé. Elles pensent aux autres, « essaient de travailler sur le « ne jugez pas » » mais ces autres ne sont pas évoqués concrètement. Elles n’ont pas trop de temps. Elles ne savent pas encore « comment trouver leur place dans la communauté », elles attendent encore « certaines choses » de la vie. La prière personnelle est un refuge, un soutien, une force, le lieu où elles trouvent de la vie.

 

4. Points de l’enquête qui peuvent interroger la théologie et la pastorale

 

Les entretiens permettent de rejoindre, d’infirmer ou de compléter certaines réflexions émises dans diverses revues et colloques pastoraux à propos du devenir des néophytes :

 

4.1 Il n’est pas étonnant qu’on ne voie plus certains ! Dans notre échantillon, plus d’un tiers avaient déjà déménagé, étaient en déplacement professionnel ou tout simplement introuvables, sans coordonnées ! Les 3/4 des catéchumènes et néophytes ont moins de 40 ans et font partie de générations très mobiles (en particulier en région parisienne ?)… Pas toujours facile pour une paroisse de leur envoyer une invitation pour une fête, une kermesse ou autre quand on n’a plus leur adresse, que le fichier de la paroisse n’a pas été tenu à jour. Le coeur de leur vie chrétienne n’est pas dans une vie paroissiale régulière et attentionnée.

Par le baptême, une vie nouvelle leur est donnée mais elle doit composer avec l’ensemble de leur vie. Une accommodation est nécessaire et il ne faut pas négliger les contraintes de leur vie personnelle, sociale, familiale et professionnelle et leur capacité à maîtriser l’ensemble. L’aspiration est toujours celle d’une vie belle et meilleure mais il faut concilier beaucoup d’exigences, même quand la rencontre de Dieu a été exceptionnelle. Dans les dilemmes de l’existence, les exigences de l’appartenance institutionnelle ecclésiale sont certes connues mais peuvent passer en second. Des conditions de travail ou de transport épuisantes, la nécessité de s’occuper d’une petite fille… peuvent submerger la vie et l’emploi du temps. On mesure le poids des préoccupations vitales quand la question est dramatisée : avoir des papiers, trouver un mari, avoir des enfants…Les récits donnent à percevoir la prégnance des conditions de vie.

Ce qui est frappant est la diversité des parcours et donc leur individualisation de même que la subjectivisation de leurs croyances. Cette diversité est fonction de l’ensemble de la vie et de ses contraintes, mais aussi des conditions de la préparation. Ces éléments déterminent la nature de la nouveauté que le baptême introduit dans leur vie : bouleversement intérieur ou transformation du rapport aux autres ou encore sentiment d’en être au début et d’avoir encore beaucoup de chemin à faire ou bien déception et retrait, superficialité du changement… Notre analyse en modèles manifeste cette diversité. Aucun jugement global sur les néophytes n’est pertinent ; dans la mise en oeuvre de la vie chrétienne, chaque cas semble devoir être évalué pour lui-même. Cela n’exclut pas bien sûr l’attention et les exigences à avoir du côté de l’institution pour la préparation mais demande sans doute une attention particulière individuelle pour chercher avec quelles personnes, quel groupe, ou autre le néophyte pourrait être mis en contact personnellement.

 

4.2 Si le baptême peut constituer un moment exceptionnel, il n’est pas exactement une rupture comme le notait D. Hervieu-Léger dans le livre Le pèlerin et le converti (p.131-138). Est-ce un effet propre au récit autobiographique ? Cet événement et même l’entrée en catéchuménat ont été précédés le plus souvent d’un long cheminement remontant à l’enfance ou au pays d’origine pour les migrants.

La distinction entre transformation radicale, c’est à dire changement qualitatif qui fait passer d’un ordre de réalité à un autre, et transformation partielle, changement quantitatif en termes de plus ou de moins, qu’évoquait X. Thévenot (X. Thévenot « conversion chrétienne et changement psychique. Un domaine ouvert pour la recherche éthique » in Compter pour Dieu, Etudes de théologie morale, Cerf, 1992 p.273-294) est difficile à appliquer à nos entretiens. Il nous semble que nous sommes plutôt sur une échelle d’intensité car si l’ensemble de leur vie est touché, beaucoup d’éléments de la vie professionnelle ou familiale ne changent pas. Par ailleurs ce changement n’est pas univoque : il peut être très émotionnel, plus intellectuel ou pratique.

 

4.3 Un autre point rejoint certains regards pastoraux qui font observer que le terme « néophyte » signifie « jeune pousse ».

Certains néophytes de notre échantillon ont été embauchés en vue de témoigner ou d’accompagner à leur tour. Mais d’autres résistent à cette perspective car ils ne se sentent pas en mesure, eux qui sont nouveaux, d’intervenir, même pour des jeunes, parce que ceux-ci sont plus anciens qu’eux dans la vie chrétienne. Ils rejoignent ainsi l’opinion d’autres qui expriment combien ils ont encore besoin de grandir dans la foi et d’arriver à plus de maturité. Ils ont vraiment changé mais se sentent encore novices dans la foi. La transformation intérieure qu’ils ont vécue éclaire tous les aspects de leur vie et certains en sont encore éblouis. Leur pratique chrétienne les soutient, ils sont tournés vers les autres et ont des projets ecclésiaux, mais pour l’instant, c’est trop tôt. Ils veulent encore « cheminer et découvrir » la foi chrétienne. Ils ont envie de mieux connaître l’Église, son fonctionnement, ses ramifications, ses groupes, mouvements ou projets. Les groupes de «néophytat» qui existent les soutiennent mais souvent, ces groupes sont bâtis sur le même modèle que l’accompagnement catéchuménal : partage en petits groupes, avec un accompagnateur. Au terme de l’année de néophytat, certains se retrouvent dans le même positionnement qu’à leur baptême.

Les néophytes semblent avoir plus besoin de rencontrer des baptisés qui leur parlent de leur engagement, de leur mission, de leur activité, de leur mouvement, etc. ou de participer à des activités ecclésiales. La préparation est souvent faite dans une relation privilégiée avec une personne mais aussi un groupe. La question est peut être comment le catéchuménat permet la mise en relation avec la communauté de vie chrétienne qui sera celle de l’après.

 

4.4 Un point concernant la place des sacrements de réconciliation et d’Eucharistie. La rencontre de Dieu pour tous ceux qui ne connaissent pas une déception est l’élément important qui a apporté un plus dans leur vie. Elle a apporté un surcroît de vie, voire une capacité à faire face au mal. Mais la libération de leur « être pécheur » apparaît moins et le sacrement de Réconciliation et de Pénitence n’est évoqué qu’une fois. Le pardon, quand il est évoqué, n’est pas d’abord celui que Dieu donne, mais celui que je suis appelé à accorder à l’autre. Le sacrement d’Eucharistie est souvent cité comme quelque chose de fort et surtout dans la possibilité qu’il donne de faire partie de l’assemblée mais il a une situation particulière dans le discours, comme un aspect particulier de cette vie nouvelle ; on ne voit pas ce qu’il contribue à faire au coeur même de la dynamique vie. Le mystère pascal, passage par la mort pour entrer dans la vie, n’apparaît pas dans les discours. Il y a certes un plus de vie mais non passage par la mort.

 

4.5 Le second axe distingue l’insistance d’une transformation intérieure qui peut aller jusqu’à l’éblouissement d’une autre insistance sur la transformation de la relation avec les autres. Les deux dimensions sont sans doute importantes dans la vie chrétienne.

Le caractère exclusif de l’une ou l’autre dans certains entretiens peut aussi être une question…